Inspiré de la mythologie et des contes des Comores, son archipel natal, l’auteur-compositeur, slameur et musicien Ahamada Smis déploie un univers artistique singulier, à la croisée de la musique, du slam, des arts visuels et de la transmission de la mémoire. Cette semaine, l’artiste est à l’affiche de l’Alliance française de Moroni, dans le cadre d’une carte blanche articulée autour de trois rendez-vous culturels ouverts à tous.
La carte blanche s’ouvrira le mercredi 11 février à 15h30 avec le spectacle jeune public Mtoulou fait son safari musical. Inspirée de la mythologie comorienne, cette création raconte l’histoire de Mtoulou, un personnage légendaire qui vivrait sur la cinquième île de l’archipel des Comores, Mdjumbi, aujourd’hui engloutie dans les profondeurs de l’océan Indien. « Mtoulou n’est ni un poisson, ni un ange, ni un démon. C’est un jeune guerrier pacifique », explique Ahamada Smis. Chevauchant son gombessa, le héros entreprend un voyage initiatique, armé non pas d’armes mais de ses instruments traditionnels dzendzé, gamboussi, kayamba à la recherche d’un mystérieux trésor capable de faire ressurgir la cinquième île et de ramener la paix et l’harmonie dans l’archipel.
Mêlant musique, slam et vidéo d’animation, le spectacle se distingue par une forte interaction avec le public, invité à participer au récit, renforçant ainsi la dimension collective et orale de cette fable contemporaine. Le vendredi 13 février à 15h30, l’artiste proposera Sabena, une conférence slammée organisée dans le cadre des 50 ans du massacre de Majunga (Mahajanga). À travers le slam, la musique et la diffusion de témoignages de rescapé·es recueillis à Madagascar, Ahamada Smis revient sur cette page sombre de l’histoire comorienne, marquée en 1976 par le massacre de près de 2 000 Comoriens et le rapatriement de milliers de survivants.
« Comme beaucoup de Comoriens, j’ai dans ma famille quelqu’un qui a été touché de près ou de loin par la tragédie de Majunga », confie l’artiste.
« L’idée n’est pas de raviver les colères, mais d’apaiser les douleurs », insiste-t-il, soulignant l’importance du devoir de mémoire pour permettre aux sociétés de faire leur deuil. Fruit de trois années de recherches, cette création s’appuie notamment sur les travaux du docteur Abdallah Amine, qui analyse les causes profondes de cette violence : contexte postcolonial, rapports de pouvoir économiques et politiques, statuts différenciés des populations et spécificités historiques de Mahajanga, où un tiers de la population était d’origine comorienne dans les années 1970.
Au-delà du récit historique, Sabena se veut un espace de parole pour les familles et les survivants. « La deuxième tragédie après le massacre, c’est l’oubli », alerte Ahamada Smis, appelant à la préservation des lieux de mémoire et à la transmission de cette histoire aux générations futures. « Pour que nos enfants marchent solidement, il faut que la mémoire soit claire », souligne-t-il. Accompagné dans sa démarche par des professionnels, notamment le psychiatre Dr Saïd Brahim, l’artiste aborde également les traumatismes post-événementiels et la nécessité de libérer la parole pour avancer vers la réconciliation. La carte blanche se clôturera le samedi 14 février à 20h avec le concert Origines Live Solo. Seul en scène, Ahamada Smis revisite plus de vingt ans de création musicale dans un format électro-acoustique mêlant slam, rap, hip-hop pacifiste et musiques de l’océan Indien.
Équipé d’instruments traditionnels comoriens, d’une pédale de sample et de la MAO, l’artiste propose un dialogue entre mémoire, identité et modernité. « Le lien entre la conférence slammée et le concert, c’est la mise en lumière de notre histoire, de notre culture et de nos musiques », résume-t-il. À travers mythes, musique et mémoire, Ahamada Smis poursuit ainsi un travail engagé : raconter, transmettre et réparer par l’art, afin que l’histoire comorienne ne sombre ni dans le silence ni dans l’oubli.
Mohamed Ali Nasra
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