La Gazette

des Comores

Interview : Faracha Mouridi : « Être une femme ne doit jamais être une limite… »

Interview : Faracha Mouridi : « Être une femme ne doit jamais être une limite… » © : HZK-LGDC

À 23 ans, là où beaucoup cherchent encore leur voie, Faracha Mouridi avait déjà commencé à tracer son sillage. De la rigueur des laboratoires de biologie à Dakar à l’effervescence des ateliers de couture, elle incarne cette nouvelle garde d'entrepreneuses qui bouscule les codes, depuis bientôt 5 ans. Loin de la sécurité du salariat privilégiée par ses aînés, cette figure de proue autodidacte puise sa force dans un moral d’acier et une passion dévorante pour la création. Plus qu'une conceptrice de mode, elle redéfinit l’ambition féminine au sein de notre archipel. En ce mois des droits des femmes, Faracha, qui a décidé de suivre son rêve, en alliant rigueur et innovation pour transformer le paysage de la mode locale a accepté de répondre aux questions de La Gazette des Comores.


Question : Vous avez quitté les Comores pour étudier la biologie médicale au Sénégal, mais c’est là-bas que votre projet ByF est né. Qu’est-ce qui, dans l’effervescence de Dakar, a transformé votre passion pour la mode en une ambition entrepreneuriale concrète ?

 

Faracha Mouridi : Dakar a été un vrai déclic pour moi. J’y ai découvert une scène créative très riche, et j’ai été particulièrement inspirée par les créateurs sénégalais, leur capacité à valoriser notre culture avec modernité et audace. C’est aussi là que j’ai pris conscience qu’aux Comores, il n’existait pas encore de marque dédiée aux tenues tradi-modernes pour femmes. Cette absence m’a interpellée et m’a donné envie de me positionner comme pionnière dans ce domaine. ByF est donc né à la fois de cette inspiration et de cette volonté de créer quelque chose de nouveau, qui nous ressemble.

 

Question : Vos robes allient l'ampleur chic et l'inspiration africaine. Comment parvenez-vous à marier l'héritage culturel des Comores avec les tendances cosmopolites sans trahir l'un ou l'autre ?

 

F.M : Je dirais que mon travail s’inscrit davantage dans une fusion entre la tradition africaine, de manière générale, et la modernité. Le boubou, qui est une pièce maîtresse de mes collections, me permet justement d’explorer cette richesse tout en la réinterprétant avec une touche contemporaine. Je n’ai pas encore pleinement intégré l’héritage comorien dans mes créations, mais c’est une étape très importante pour moi, et cela fera justement partie de mon prochain projet.

 

Question : L’innovation est votre arme principale face à la concurrence. Dans un secteur traditionnel comme le prêt-à-porter aux Comores, comment parvenez-vous à réinventer chaque jour le design de vos robes pour surprendre votre clientèle ?

 

F.M : L’innovation, et l’originalité pour moi, sont avant tout une discipline quotidienne. Et c’est quelque chose qui vient assez naturellement chez moi. J’aime explorer, tester, sortir des codes… et je pense que mon côté Verseau n’y est pas pour rien (rires). Je fais beaucoup de veille, je m’inspire de différentes cultures, des tendances internationales, mais aussi de mon intuition en tant que créatrice. Mon objectif est simple : donner le meilleur de moi-même et offrir à mes clientes des pièces uniques dans lesquelles elles se sentent à la fois modernes et profondément Africaine.

 

Question : Pourquoi était-il crucial pour vous de créer une marque qui brise les barrières morphologiques et sociales dès le lancement ?

 

F.M : Il était essentiel pour moi de créer une marque inclusive dès le départ, parce que la mode ne devrait jamais être une source d’exclusion. Chaque femme, quelle que soit sa morphologie ou son milieu, mérite de se sentir belle, valorisée et représentée. Briser ces barrières, c’était aussi une manière de casser certains codes, et de proposer une vision plus libre et plus accessible de l’élégance. Avec ByF, je veux que chaque femme puisse se reconnaître, s’approprier les pièces et se sentir pleinement elle-même, sans compromis.

 

Question : Contrairement à nos aînés qui passaient par le salariat, vous avez choisi l’indépendance immédiate. Est-ce une soif de liberté ou une urgence de contribuer au développement économique de votre pays qui vous a poussé ?

 

F.M : Je dirais que c’est un mélange des deux. Il y a bien sûr une vraie soif de liberté, l’envie de créer, de construire quelque chose qui me ressemble et de suivre ma propre vision. Mais au-delà, il y a aussi une réelle volonté de contribuer, à mon échelle, au développement économique de mon pays. L’entrepreneuriat permet de créer de la valeur, de générer des opportunités et, je l’espère, d’inspirer d’autres jeunes à oser. Pour moi, ce choix n’était pas seulement personnel, il avait aussi du sens.

 

Question : Quel regard portez-vous sur cette nouvelle génération qui, comme vous, n’a pas peur de changer le cours de l’histoire et à se lancer dans l'entrepreneuriat ?

 

F.M : Je porte un regard très positif et plein d’espoir sur cette nouvelle génération. C’est une génération audacieuse, consciente de son potentiel et surtout prête à sortir des schémas classiques pour créer ses propres opportunités. Il y a une vraie volonté de faire bouger les choses, d’innover et de contribuer au développement du pays avec des idées nouvelles. Je trouve cela très inspirant. Je pense que nous sommes en train d’assister à un véritable tournant, où les jeunes n’attendent plus qu’on leur donne une place, mais décident de la créer eux-mêmes.

 

Question : Quel a été le plus grand obstacle que vous avez dû surmonter depuis la création de ByF, et quelle leçon en tirez-vous aujourd’hui ?

 

F.M : Le plus grand obstacle, jusqu’à aujourd’hui, a été la gestion de la production à distance. Mon atelier et mes couturiers étant basés à l’étranger, notamment en raison du manque de marché de tissus et de matériaux adaptés aux Comores, je dois tout organiser à distance : l’achat des matières, la production, puis le transport jusqu’au pays. C’est une organisation qui demande beaucoup de rigueur et d’anticipation, surtout avec les imprévus liés à la logistique. L’absence, pour le moment, de moyens suffisants pour installer un atelier entièrement équipé sur place ajoute aussi un vrai défi. Mais avec le temps, j’ai appris à m’adapter et à gérer ces contraintes. Aujourd’hui, cela m’a surtout appris la résilience, l’organisation et la capacité à trouver des solutions, même dans des contextes complexes.

 

Question : Parlez-nous de “vos ateliers haute couture by F”.

 

F.M : Les “ateliers haute couture By F” sont un service que j’ai mis en place pour accompagner toute personne comorienne qui souhaite se lancer dans la vente de tenues, que ce soit pour ouvrir une boutique, créer une marque ou simplement revendre. Ce projet est né d’une envie profonde d’aider mes frères et sœurs qui ont la volonté d’entreprendre, mais qui ne savent pas toujours par où commencer. À travers ces ateliers, je mets à leur disposition mon expérience, mais aussi mon équipe, pour leur permettre de concrétiser leurs projets. C’est aussi une manière pour moi de contribuer activement au développement de l’entrepreneuriat aux Comores, en créant des opportunités et en facilitant l’accès à la production.

 

Question : En ce mois de mars, symbole de l’émancipation féminine, quel message souhaiteriez-vous adresser à la gente féminine qui vous regarde aujourd’hui comme un modèle de réussite « Self-Made » ?

 

F.M : Je leur dirais avant tout de croire en elles, même quand le chemin semble incertain. Rien n’est réservé à une élite : avec de la détermination, de la discipline et de la patience, il est possible de construire quelque chose de grand. Être une femme ne doit jamais être une limite, au contraire, c’est une force. Nous avons cette capacité à créer, à nous adapter et à nous relever. Et surtout, avoir cette soif de devenir la meilleure dans son domaine. Ne pas se contenter du minimum, mais viser l’excellence. Ne pas attendre que tout soit parfait pour se lancer, oser, apprendre en chemin et avancer malgré les doutes. C’est comme ça que naissent les plus belles réussites.

 

Propos recueillis par Hamdi Abdillahi Rahilie

 

 

 


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