Les productions de Bollywood, les Novelas ou encore les films de Nollywood ont longtemps dominé les habitudes culturelles du public comorien. Mais depuis plusieurs années, une autre histoire s'écrit : celle d'un cinéma produit, réalisé et porté par des Comoriens.
Les premières traces de projections cinématographiques aux Comores restent difficiles à établir avec précision. L'émergence du cinéma comorien serait liée à la période coloniale, tandis que certaines productions étrangères ont contribué à familiariser le public avec le septième art. Parmi elles figure Night of the Cyclone de David Irving, tourné à l’ancien hôtel Galawa Beach. Mais un tournant est souvent situé en 1997 avec Baco, présenté comme le premier film comorien, réalisé par Ouméma Mamadaly et Kabire Fidaali. Une seconde génération de cinéastes formés dans des écoles européennes, avec des œuvres telles que "Résidence Ylang" de Hachimiya Ahamada, Mounir Allaoui, Mohamed Said Ouma, Said Hassane Ezidine, a enrichi la scène cinématographique comorienne avec la projection de leurs films. Documentaires ou fictions, ces films ont laissé une empreinte durable, contribuant à façonner la perception culturelle et artistique de l'archipel à l'échelle nationale et internationale.
Au fil des années, le cinéma a occupé une place significative dans le paysage culturel comorien, avec la diffusion de films de Bollywood, des Novelas, et plus récemment, des productions de Nollywood. Le changement ne s'est pas fait brutalement. Le paysage cinématographique est progressivement passé de films essentiellement importés à des initiatives locales. D'abord portées par des étrangers, les expériences de production ont ensuite été reprises par des Comoriens de la diaspora, avant que des projets entièrement locaux ne voient le jour, de la production au casting en passant par la réalisation. Aujourd'hui, le secteur commence à se structurer autour de collectifs, de sociétés et de structures de production locales, avec notamment l'Union des cinéastes des Comores.
Le CIFF, un acteur structurant
Dans cette histoire, le CIFF occupe une place particulière. Créée en 2011, l’association Comoros International Film Festival (CIFF) avait pour ambition de promouvoir le cinéma comorien, de favoriser l'émergence d'infrastructures et surtout de susciter des vocations. Le festival, pensé à l'origine comme un rendez-vous biennal, n'était finalement qu'une partie de cette démarche. Durant ses deux éditions, le CIFF a notamment organisé des activités de ciné-club dans les trois îles, afin de rapprocher le cinéma des populations qui n'avaient pas accès aux salles. Des ateliers ont également permis d'accompagner des projets de films, qu'il s'agisse de documentaires, de fictions ou d'animation. Le festival a aussi ouvert des portes à de jeunes réalisateurs. Certains ont participé à l'Université d'été de La Fémis, à Paris, tandis que d'autres ont pris part à des festivals, forums et rencontres professionnelles dans la région et à l'international. Des ateliers consacrés à l'écriture, au jeu d'acteur, à la production ou encore à la réalisation ont contribué à transmettre des compétences et à faire émerger de nouveaux talents.
« « Le CIFF est une association qui a pour objectif de promouvoir le cinéma comorien, de faciliter la création d’infrastructures et, surtout, de susciter des vocations. Le festival n’était finalement que l’une des fenêtres du travail qui se faisait en arrière-plan. Grâce au CIFF, de jeunes réalisateurs ont pu participer à l’Université d’été de la prestigieuse école de cinéma La Fémis, à Paris, dont j’ai moi-même eu la chance de faire partie. Des Comoriens ont également pu participer à plusieurs festivals régionaux et internationaux, ainsi qu’à des forums consacrés au cinéma. Mais surtout, il a permis d’accompagner des porteurs de projets dans la réalisation de leurs films. Certaines de ces réalisations ont d’ailleurs pu être projetées lors de la deuxième édition du festival », explique Said Ali Said Mohamed, réalisateur comorien.
Une nouvelle génération de cinéastes
Aujourd'hui, une nouvelle génération tente de faire vivre cette dynamique, souvent avec des moyens limités. Les courts métrages occupent une place importante dans cette production émergente. Ils abordent des questions sociales, culturelles et politiques, avec un regard qui vient directement du territoire. L'enjeu n'est donc plus seulement de produire des films. Il faut aussi leur trouver un public. Les projections locales, les festivals et les plateformes numériques peuvent jouer ce rôle. La circulation des œuvres dans les festivals régionaux et internationaux permet, elle, de donner une visibilité aux Comores et à l'océan Indien à travers les récits de leurs propres habitants. Le court métrage devient ainsi à la fois un espace d'expression, un outil de mémoire et un moyen de transmission.
« Ces initiatives contribuent à promouvoir le cinéma local à plusieurs niveaux. D’abord, elles permettent aux jeunes réalisateurs de raconter leurs propres histoires, avec leurs propres regards, en abordant des réalités sociales, culturelles et politiques qui sont parfois peu représentées dans les productions étrangères. Le court métrage devient ainsi un moyen d’expression, mais aussi de mémoire et de transmission », souligne-t-il. Ces productions participent à la création d’un public local. En organisant des projections, en participant à des festivals ou en diffusant leurs films sur les plateformes numériques, les jeunes cinéastes rapprochent le cinéma de la population et montrent qu’il est possible de produire des œuvres localement, avec des moyens parfois limités. « La circulation de ces courts métrages dans les festivals régionaux et internationaux permet de faire connaître les Comores et l’océan Indien à travers les récits de ceux qui y vivent. Le cinéma devient alors un outil de dialogue entre les territoires de la région, mais aussi avec le reste du monde. Il ne s’agit donc pas seulement de produire des films, mais de faire émerger une génération de cinéastes capables de porter une parole locale sur des scènes régionales et internationales », ajoute-t-il.
Le grand problème de la diffusion
Produire un film est une chose. Le montrer en est une autre. C'est probablement l'un des principaux obstacles auxquels se heurte encore le cinéma comorien. Le pays ne dispose toujours pas d'une salle de projection dédiée. Même l'accès à la chaîne nationale pour diffuser gratuitement une production peut s'avérer difficile. Cette absence d'espace de diffusion crée un paradoxe : des films sont réalisés, des talents apparaissent, mais les occasions de rencontrer le public restent limitées. La création d'une salle de projection, même temporaire, figure parmi les pistes évoquées. « Il est impératif de résoudre ces problèmes pour permettre une meilleure visibilité des productions cinématographiques comoriennes. La mise en place d’une salle de projection, même temporaire, pourrait être explorée, tout en cherchant des partenariats avec l’ORTC. Favoriser la formation continue est également crucial, car le talent seul ne suffit pas à surmonter les défis techniques et professionnels qui peuvent se présenter au cours d'une carrière cinématographique », avait souligné à l’époque Mohamed Said Ouma, réalisateur et scénariste comorien.
À cette question de la diffusion s'ajoute celle des ressources. Les budgets restent faibles et l'accès au matériel professionnel — caméras, son, lumière ou équipements de postproduction — demeure limité. Les jeunes réalisateurs doivent donc souvent composer avec les moyens disponibles, mutualiser du matériel ou rechercher des collaborations extérieures. Ces contraintes pèsent sur la qualité technique des œuvres, mais aussi sur les conditions et le rythme de production. « Le manque de ressources financières et techniques constitue l’un des principaux obstacles au développement d’une production cinématographique locale. Aux Comores, cela se traduit d’abord par des budgets très limités, qui réduisent les possibilités de production et rendent plus difficile la réalisation de projets ambitieux, précise le réalisateur Said Ali Said Mohamed. Le manque de financement affecte également la formation et la professionnalisation. Former des scénaristes, réalisateurs, techniciens, comédiens ou producteurs nécessite du temps et des moyens. Or, lorsque les financements sont ponctuels, il devient difficile de construire des parcours professionnels durables et de maintenir une équipe technique sur le long terme ». Cela dit, ces contraintes ont aussi favorisé une certaine créativité et une capacité d’adaptation chez les jeunes cinéastes.
Un cinéma qui raconte une société
Au-delà de la création artistique, le cinéma peut jouer un rôle important dans la manière dont les Comores se racontent. À l'intérieur du pays, il permet aux Comoriens de se reconnaître à l'écran : la langue, les traditions, les relations familiales, les réalités de la jeunesse ou encore les transformations de la société peuvent devenir des sujets de création. Le cinéma offre aussi la possibilité de porter un regard critique sur certaines réalités nationales. À l'extérieur, les films peuvent contribuer à montrer une autre image de l'archipel. Pas seulement celle des paysages ou de la situation économique, mais celle d'une société avec son histoire, ses cultures, ses individus et ses propres récits.
La communauté cinématographique aux Comores aspire à surmonter les défis actuels en matière de ressources, à accroître la visibilité du cinéma comorien à l'échelle régionale et internationale, et à créer des opportunités pour les talents locaux. Une vision commune pourrait inclure le développement d'infrastructures cinématographiques, des partenariats avec des festivals internationaux, et la création de programmes de soutien. « L’une des grandes aspirations est que les films comoriens puissent trouver leur public, aux Comores comme à l’international, à travers les salles, les festivals, les plateformes numériques et les différents espaces de diffusion. En définitive, l’ambition est de passer progressivement d’un cinéma porté essentiellement par des initiatives ponctuelles à un véritable écosystème cinématographique comorien, capable de produire régulièrement, de créer des emplois et de faire entendre les voix comoriennes dans la région et au-delà ». En 2026, on retiendra que l’objectif est de passer peu à peu d’un cinéma porté par quelques initiatives à un véritable secteur…cela sans en faire tout un cinéma !
NAY
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