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Littérature Soeuf Elbadawi: « J’y ramasse les morceaux d’une histoire devenue éparse, à force d’oublis et de non-dits »

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Littérature  Soeuf Elbadawi: « J’y ramasse les morceaux d’une histoire devenue éparse, à force d’oublis et de non-dits » © : HZK-LGDC

« Un poème pour ma mère une rose entre les dents » reparaît chez Komedit. Le recueil rend hommage à la mère du poète, Soeuf Elbadawi, décédée le 3 décembre 2007. Une réédition qui coïncide avec la commémoration des dix ans de la mort de la mère de l'auteur. Interview.


Question : De quoi parle le livre exactement ?

Soeuf Elbadawi : Ce n’est pas toujours évident de résumer ce qui nous importe dans une œuvre. Il s’agit ici d’une tentative d’exploration de ma mémoire intime. J’essaie d’y faire le deuil d’une mère, en questionnant le legs, sous la forme d’un récit éclaté, d’un poème tout en fragments. J’y ramasse les morceaux d’une histoire devenue éparse, à force d’oublis et de non-dits. C’est ce qui m’a permis d’en faire le début d’une trilogie consacrée à mon rapport au monde. A travers cet hommage rendu à la mère disparue, s’exprime, par exemple, mon rapport à la terre originelle. J’ai l’impression que c’est l’expression d’un drame, finalement. Disons, pour caricaturer, que nous avons du mal à mériter la confiance de nos mères, et c’est ce que j’ai justement voulu comprendre, en écrivant ce qui apparaît, désormais, comme une complainte de deuil.

Question : Quel sens revêt l’usage de la langue comorienne dans ce texte ?

S.E : La langue maternelle charrie des images que l’on traduit parfois difficilement dans une langue d’emprunt comme le français. Comme beaucoup de colonisés, nous avons assez payé le prix du sang dans notre histoire pour nous représenter le français comme un butin de guerre ou comme une maison au sein de laquelle nous évoluons librement, sans contraintes. Mais il arrive qu’une part de nos imaginaires enfouis ne passe pas la passerelle d’échange avec l’autre. C’est ce qui m’est arrivé avec certains fragments en shikomori dans ce livre. Ils expriment une réalité, qui m’a parue intraduisible dans la langue d’emprunt, laquelle langue nous permet de converser avec le reste du monde.

Question : Est-ce qu’on peut parler de numérologie, au sujet de ce recueil ?

S.E : Le livre se fonde sur cinq cahiers, conçus selon un ordre associant les chiffres 1, 3, 7, 11 et 21 dans la fragmentation du texte. Les Anciens accordent une valeur à chacun de ces chiffres. On les retrouve souvent dans le cadre de nos prières. D’aucuns pourraient parler d’ésotérisme. Les chiffres, lorsqu’on les sollicite, relèvent, à ce stade, d’une certaine herméneutique. Lorsqu’on questionne le sacré dans l’imaginaire de ce pays, on est forcément confronté à la réalité de ces chiffres-là. En écrivant ce poème, qui résonne telle une prière, je n’ai pas pu m’empêcher de faire appel au sens caché accordé à chacun d’entre eux.

Question : C’est la troisième édition de ce texte ? Qu’est-ce qui change ?

S.E : C’est presque le même recueil qui ressort. Il faut savoir que je l’ai écrit d’une seule traite à l’origine. Je l’ai fini en une nuit, quelques semaines après la disparition de ma mère. A un moment, je me suis dis que j’allais y ajouter certains fragments, écrits après coup, surtout après la seconde édition. Mais je me suis ravisé. Par peur de gâcher la construction interne du propos. A la fin de cette troisième édition, je me suis néanmoins autorisé un bout de texte, où je dis mon sentiment profond, à savoir que ma mère reste une énigme, à mes yeux, «suspendue dans l’air », « en total décalage avec son temps ».

Question : Cette nouvelle parution coïncide avec la commémoration des 10 ans de la mort de votre mère. Qu’est-ce qui est prévu à cet effet?

S.E : Il est prévu une journée-hommage, faite de prières et de souvenirs, au quartier et dans la ville. C’est l’occasion pour nous de communier, en repensant à ce qu’elle a pu représenter aux yeux de ses proches et amis. Il est aussi prévu une lecture-performance du livre, avec des chants soufi. C’était quelqu’un de très pieux, et elle avait suivi la voie confrérique tracée par les Shadhuli, de son vivant.

 

Propos recueillis par Mohamed Youssouf

 

 


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