La Gazette

des Comores

Littérature : « Naître ici » de Nassuf Djailani nous cueille au bord de l’émotion

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Littérature :  « Naître ici » de Nassuf Djailani nous cueille au bord de l’émotion © : HZK-LGDC

Voyageurs qui passez au loin, Sur le seuil de la porte, Présentez d'abord le pied droit, Le gauche porte malheur


Tirez sur le rideau

Que forme la cocoteraie feuillue

Derrière s'étend un chapelet d'îles alanguies

Sur le flanc gauche de l'île rouge

 

Nassuf Djailani sait la parole fragile. Elle est évanescente et belle comme ce rideau qu'on tire, permettant le dévoilement, ou fantasque et mystérieuse comme le drap blanc qui couvre la réalité de peurs et de fantasmes. Ses poèmes ont une force et celle-ci repose sur leur polyphonie. En effet, une foule de visages anonymes peuple le recueil, faisant naître une île, ici, de page en page, sous nos yeux. L'évocation de la rouge terre latérite que sillonne l'enfant rêvé de 26 lettres pour un sourire, et le magma étale avec lequel fusionne le poète d'Antsa pour un détenu, nous transportent sur ces îles volcaniques des Comores qui forment un croissant de lune pour mieux accueillir les voyageurs venus de la mer. Là se croisent les femmes qui pêchent au voile, les conteurs des temps jadis, les enfants d'une cour d'école, les broutards qui ruminent  leurs accents néo-colonialistes perpétuant l'inique domination... Accompagnant ces anonymes, des voix de poètes s'élèvent. En effet, Naître ici est le premier vers d'Antsa pour un détenu, dédié au poète Jacques Rabemananjara, héros de l'indépendance malgache qui a été emprisonné à la suite des émeutes réprimées de 1947 qui firent plus de cent mille morts.

 

Naître ici

n'être rien

qu'un pépiement

d'oiseau

en cage

 

Par la grâce de l'évocation de ce nom s'élèvent alors ceux de Jean-Joseph Rabearivelo, Alioune Diop, Léopold Sedar Senghor, et bien d'autres, comme Césaire cité plus loin. Dans ses poèmes à la suite de ces voix puissantes, Nassuf Djailani plie doucement le français au parler malgache et nous rappelle que la poésie est intertextualité, transmission et échange. Elle redonne voix à ceux qui n'en ont pas eu, pour prendre parole / avec la mémoire / des vaincus. Le lyrisme assumé place l'intimité au cœur de l'engagement. Ne faut-il pas plonger dans l'individualité d'une expérience humaine pour toucher à l'universel ? Ainsi la parole échappe au poète, déploie nos interprétations et nous atteint en plein cœur, nous donnant la sensation d'avoir vu quelque chose naître, ici.

 

Par Magali Dussillos

 


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