A l'instar d'un Georges-Marc Bennamou racontant les derniers jours du président Mitterand (Le dernier des présidents) dans sa retraite de Latche dans la campagne Landaise, Soeuf El Badaoui nous livre les derniers récits d'un vieux (son père) au crépuscule de sa vie.
Retiré dans les hauteurs de Mitsoudje au lieu dit Shwadjuni, le vieux Souef Ali Amane tel le mystique qui n'en a que faire de la vie terrestre mais qui dans le même temps a peur de la quitter non pas pour les mêmes raisons que l'avare occupait à user de l'usufruit mais comme le dernier templier. « Dès qu'il rentrait dans la grande mosquée, chacun savait qu'il allait remuer des questions profondes en rapport avec le vivre-ensemble » soucieux de léguer la bonne parole aux générations futures.
Mystique il l'était, fils de Mze Ali Amane grand Khalifa de la tarikât Shadhuli qu'il aurait pu succéder n'eût été sa réserve à se mettre au devant de la scène. « Il cédait rarement au jeu des parades en raouts officiels, là où les uns et les autres se disputaient, qui, un siège qui une enveloppe, avantage et privilèges d'un monde condamné à servir les régimes en place ». Sans se détacher de la vie sociale, il savait mettre une distance raisonnable pour ne pas tomber dans la complaisance d'une société qui préfère céder à ces intérêts pour ne pas choquer. « J'ai appris des manières de vivre ; j'ai appris à défendre mes intérêts. Sans être naïf, il faut savoir côtoyer l'adversaire », écrivait-il dans son journal d'un mort-vivant.
Il y'avait un peu d'Hampâté Bâ en lui (En Afrique un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle), mais plus que le sage de Bandiagara, Souef était obsédé par l'écriture comme legs ultime pour ne pas finir tel le mort-vivant de sa prime jeunesse. « Plutôt que de prendre un stylo et de noter mes dernières paroles, ils déversent leur Coran sur le chemin. Quelle preuve auront-ils de ce que j'ai vécu en cette terre ? Les versets de Dieu sont éternels. Mes paroles le sont moins. D'où l'intérêt de les consigner par écrit », disait il. Hanté par le souvenir de son père dans le lit de la mort. « Tellement à te sire, mais le temps a passé depuis que je t'ai envoyé chercher. Maintenant, il est tard », ces paroles lui sont restées en travers de la gorge jusqu'à son dernier soupir. « Ce que mon père ne m'a peut-être pas dit, j'aurais le temps de l'écrire, et donc de l'imaginer. Tous, nous mourrons, mais il restera le texte, pour cultiver la trace », un marqueur pour le vieux sage de Mitsoudje. « Ceux qui liront après ma mort feront le tri, corrigeront mon propos, et l'aménageront, s'il le faut. Le plus important est que j'aie le temps de coucher tout ce que j'ai en tête sur le papier ». Un souhait qu'il a pu réaliser avant (journal du mort-vivant ou encore la cite merveille avant) de rendre l'âme un mois de février 2017. Jusqu'à la fin de sa vie, l'ancien Adjudant-chef de l'armée coloniale est resté obsédé par l'écriture comme élément de repère. « Un conte est un miroir où chacun peut découvrir sa propre image », disait Hampâté Bâ.
« Il y avait comme une quête chez lui. Le legs, mais sans pesanteur mortifère. Comme son père, jadis, il pensait que l'avenir appartient à ceux qui viennent et non à ceux qui s'accrochent aux lueurs du passé. Défiance envers l'établi, peur de l'étouffement social, obsession de la radicalité », ces passages de l'auteur résument d'une manière succincte la vie de Souef Ali Amane, le reclus de Shwadjuni.
AS Badraoui
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