La pluralité linguistique aux Comores est un sujet qui intéresse de plus en plus de spécialistes ces dernières années. C’est le cas d’Eliasse Ezaldine, ce sociolinguiste comorien natif de Mohéli, qui a accepté de les répondre aux questions de La Gazette des Comores HZK-Presse.
Question : Quel regard portez vous sur la coexistence de plusieurs dialectes aux Comores ?
Eliasse Ezaldine : Il s’agit d’une richesse plurilingue. Dans l’environnement linguistique comorien, on compte onze langues dont quatre variétés dialectales (shiNgazidja, shiNdzuani, shiMwali et shiMaore et sept langues étrangères (le français, l’arabe, l’anglais, le malgache, le swahili, l’espagnol et le chinois). Le français et l’arabe sont officiels aux côtés du shikomori. C’est très dommage que le swahili ne figure pas sur la liste des langues officielles aux Comores, vu son impact géostratégico-linguistique dans la région.
Question : Quels statuts ont ces langues dans l’écologie linguistique comorienne ?
EE : Je commence d’abord par le shikomori. Il jouit d’un statut officiel et national. Le shikomori est censé intervenir dans le domaine administratif (documents officiels, tribunaux, parlement) mais il a une fonction limitée puisque son écriture n’est pas encore rendue officiellement effective sur l’ensemble du territoire national. Il est présent à la maison, dans les rues, places publiques, dans la cour de l’école, dans les discours officiels, au parlement... cette langue s’attelle sur le domaine informel et elle est vernaculaire. Les dialectes qui le composent assurent une communication orale dans les quatre îles.
Ensuite, le français est une langue coloniale, elle est présente dans l’administration, l’enseignement, la quête du savoir universel, l’international. Par son ancrage d’une langue coloniale, puissante et écrite, elle exerce une influence sur les locuteurs qui la positionnent sur un paradigme de verticalité. Dans certains milieux aisés, quand on ne sait pas parler français, on es considéré comme sauvage, quelqu’un qui n’est pas instruit et qui manque d’ouverture d’esprit. On s’évertue à parler le français à la maison pour que les enfants aient une fluidité à le parler à leur tour. Et cela est toute une fierté pour certaines personnes.
Pour l’arabe, c’est une langue liturgique. Elle est présente dans les mosquées, « madrasas », à l’école moderne, à l’université et timidement dans les administrations. Il est une langue symbolique et intouchable de par son statut religieux qui le cloisonne dans son caractère sacré. Dans certains milieux, celui qui parle arabe est considéré comme un connaisseur de la religion musulmane. Il peut même occuper le rang d’un imam. Les Comores étant un pays de confession musulmane très prononcée, l’arabe exerce une autorité sur les us et coutumes. Dans une cérémonie de mariage entre autres, l’ouverture se fait généralement par la lecture du coran. Par ailleurs, dans les discours politiques ou autres, certaines personnes introduisent des mots arabes avant de commencer leur discours pour lui donner plus de crédibilité ou d’autorité devant le public.
Les autres langues étrangères ont des fonctions très réduites : l’anglais et l’espagnol sont parlés à l’école et à l’université. Le malgache et le swahili sont pratiqués timidement dans certains milieux malgachophones, swahilophones et sinophones.
Question : Par rapport aux problèmes quotidiens auxquels le comorien est confronté tous les jours, pensez vous qu’il a aussi le temps de penser au problème des langues et leur fonctionnement ?
E.E. : C’est une très bonne question, je vous en remercie. Notre plus grand problème aux Comores, à mon avis est que tout le monde est spécialiste dans tous les domaines. La problématique liée aux pratiques et représentations linguistiques devrait être abordée en profondeur par des acteurs spécialisés dans le domaine afin de trouver des réponses scientifiques au problème posé. En revanche, tout le monde pense être à même de trouver des éléments de réponse souvent même en remettant en cause un travail scientifique fait par les spécialistes du domaine. Pour répondre très clairement à la question posée, une langue est un objet social, elle reflète l’image de la société à laquelle elle appartient. Elle vit et cherche à se frayer une place au sein de la société au même titre que l’être humain. Donc dire que nous avons autant de problème qu’il est impossible de penser au problème lié aux langues, c’est tout simplement dissocier la société, la langue et la culture pourtant elles forment un tout.
Propos recueillis par Riwad
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