La Gazette

des Comores

Libre opinion: Le soufisme, une barrière à la montée du radicalisme religieux et du terrorisme

  •  
  •   admin
Libre opinion: Le soufisme, une barrière à la montée du radicalisme religieux et du terrorisme © : HZK-LGDC

Au moment où se tient à Moroni en Union des Comores la cérémonie de lancement des activités de la Coalition islamique militaire de lutte contre le terrorisme dénommé (CIMCT) au titre de l’année 2026, cet article vise à contribuer à la dissipation des malentendus entretenus autour de la place et du rôle du soufisme dans la société comorienne. Loin de moi toute prétention d’aborder ici cette question de façon exhaustive et approfondie, ni de développer les thèmes relatifs au renforcement des capacités des bénéficiaires comoriens du Programme de formation juridique de lutte contre le terrorisme dans le cadre du séminaire qui se déroule à Moroni du 13 au 17 avril. Cette contribution vise à montrer le rôle que joue le Soufisme structuré autour des cinq confréries existantes aux Comores dans la lutte contre le terrorisme sous toutes ses formes. Cet « autre visage de l’islam » qu’est le soufisme peut être perçu comme une barrière efficace à la montée du radicalisme religieux pour plusieurs raisons ancrées à la fois dans l’histoire, la culture et la pratique spirituelle de l’islam comorien.


Bien qu'elles soient des mouvements assez anciens en Orient Musulman, les confréries aux Comores sont des institutions relativement récentes, puisqu'elles datent de la deuxième moitié du 19ème siècle, comparativement à l'islam qui y serait déjà présent dès les premières années de l'hégire. Dès cette période, les confréries avaient commencé de jouir d'une très grande importance auprès des Comoriens. Elles tiennent une place tellement importante dans leur vie qu’on dit que "l'intensité de la vie religieuse se mesure à la faveur dont jouissent les confréries religieuses".

 

Elles sont très largement répandues, surtout à Ngazidja et à Ndzouani où pratiquement tout comorien fait partie d'une confrérie. Les Comoriens reçoivent dès leur jeune âge, par le biais de l'école coranique, un enseignement élémentaire spécifique pour qu'ils puissent, dans l'avenir, intégrer une confrérie. La plus importante de ces confréries est de très loin, la confrérie Chadhuliyyat, introduite aux Comores par Abdallah Darwich et propagée par Said Mohamed Bin Cheikh Al-Maâruf. Les autres confréries qui présentent une importance moindre que la Shadhuliya sont la Qadiriya, la Rifaiya, la Dandarawiya et la Alawiya. Plusieurs raisons expliquent cette perception du soufisme comme barrière préventive, effective et efficace à la montée du radicalisme idéologique et de la violence sous toutes ses formes dans notre pays.

                                                                                                                   

Le soufisme est l’expression dominante de l’islam aux Comores depuis la deuxième moitié du 19ème siècle, structuré autour de ces confréries qui ont diffusé un islam de paix, de tolérance et de spiritualité intérieure, en harmonie avec les traditions culturelles locales. Contrairement aux idéologies radicales, le soufisme prône l’amour, le vivre-ensemble, la modération et le respect des différences. Les maîtres soufis jouent un rôle éducatif, spirituel et social fort dans les communautés par la pratique d’une stratégie de prévention naturelle contre le discours extrémiste. Ils servent souvent de références morales et de contre-pouvoirs spirituels face aux discours radicaux. Le soufisme offre une alternative religieuse crédible qui satisfait la quête de sens des jeunes, sans tomber dans l’idéologie violente.

 

Le soufisme est profondément intégré aux traditions comoriennes : chants religieux (dhikrs, mawlids), fêtes spirituelles, rites familiaux et solidarités communautaires. Cette intégration culturelle rend plus difficile l’influence de mouvements radicaux exogènes, souvent porteurs d’un islam déconnecté du terrain. Grâce aux tarîqat, l’islam aux Comores jusque-là dirigé par des élites issues des grandes lignées d’origine arabe, allait devenir une religion populaire, c'est-à-dire une religion pénétrant l’arrière-pays. En un peu moins d’un demi-siècle les confréries, surtout la Shadhuliya et la Qadirya, ont connu un développement remarquable à l’intérieur comme à l’extérieur des Comores. Ainsi, c’est vers les années trente que les lieutenants ou khalife des confréries ont mené une véritable campagne de recrutement populaire en investissant le tissu associatif coutumier et profane.

 

Pour la confrérie Shadhuliya, son plus grand succès fut, selon Sultan Chouzour, d’abord la récupération à Moroni de l’association « Awladilwatan » qui regroupait alors les représentants des grands lignages de la ville, dont l’adhésion massive à la confrérie conférait à celle-ci une certaine légitimité, qui mettait également un terme à l’opposition jusqu’alors irréductible entre la coutume grande comorienne et la voie Shadhuliya.

 

Une seconde association, l’« Ikhwan Al-Huda », fondée par Said Omar Bin Sumait, une haute autorité religieuse et spirituelle de la confrérie « Allawiya » qui a composé de nombreux poèmes mystiques appréciés des initiés, a assuré la propagation de la Shadhuliya et a contribué « du même coup à asseoir fermement l’islam, sous l’impulsion du Cheikh Salim Wadâane, une des figures marquantes de l’islam aux Comores ». A également contribué à la connaissance et à la diffusion de la Shadhuliya Cheikh Yahaya, qui avait créé à Moroni une association religieuse active, l’«Ikhwan Al-Marouf». Cheikh Yahaya fut un infatigable serviteur de la confrérie qu’il contribua à répandre dans les régions les plus reculées de l’île et même dans les pays voisins. Une autre association, et non des moindres, est l’association dénommée «Rumzi», nom emprunté au refrain d’un poème mystique composé par le fondateur de cette association, Mzé Ali Abdallah Fundi, un des fils du Cheikh Abdallah Fundi, celui qu’on appelait «le Lion de la tarîqa», et neveu de Maarouf.

 

Pour la Qadiriya, l’action de sa diffusion se situe également vers les années trente à partir des villes d’Itsandra et Ntsudjini en Grande Comore, où de nombreux « sharifs », descendants du Prophète s’en étaient fait les ardents et représentatifs défenseurs. Pendant quelque temps, la Qadiriya était restée confinée dans la seule région d’Itsandra avant de s’implanter sous l’impulsion de Cheikh Soidiri à Moroni, d’où elle rayonna par la suite vers d’autres localités de l’île. La confrérie doit sa renommée à l’œuvre de sa première mosquée construite par une femme de grande piété, Salimata Hamissi, qui lors de son départ en pèlerinage à la Mecque fit le vœu, devant le Cheikh Soidiri, d’ériger une mosquée au profit de l’ordre si elle revenait vivante des Lieux Saints.

 

Alors que les mouvements salafistes ou jihadistes rejettent les rituels et pratiques confrériques comme "innovations" (bidʿa), aux Comores ces rituels et pratiques sont chéris par la population qui y voient une adéquation avec certaines pratiques et rituels d’origine africaine. Les écoles coraniques traditionnelles et les cercles soufis privilégient une approche pédagogique douce et progressive, basée sur la transmission, la méditation et la maîtrise des sciences religieuses. À l’opposé du formatage idéologique radical basé sur le rejet, la rupture avec la société, et la polarisation "nous contre eux".

 

Développant une résistance culturelle face aux influences étrangères, le soufisme comorien agit comme un rempart culturel et théologique face aux courants intégristes ou salafistes souvent introduits via des financements ou des prêches importés. Il protège l’identité spirituelle nationale. Le maintien du soufisme, en tant que patrimoine vivant, constitue une forme de résilience face aux tentatives d’endoctrinement. Pour conclure cette modeste contribution, on dira que le soufisme est à la fois un vaccin théologique, une force sociale, et un repère culturel qui limite la pénétration des idéologies radicales violentes aux Comores.

 

Par MOHAMED DJALIM Ali, Enseignant-chercheur à la retraite et Consultant

 

 


Les contenus publiés dans ce site sont la propriété exclusive de LGDC/HZK Presse, merci de ne pas copier et publier nos contenus sans une autorisation préalable.