Cela fait désormais plusieurs jours que le décret n°26-030/PR du 5 février 2026, portant composition du gouvernement de l’Union des Comores, a été publié. Un texte de cette nature était particulièrement attendu, tant l’hypothèse d’un remaniement ministériel circulait avec insistance. Pourtant, ce décret ne s’est limité qu’à quelques ajustements : seuls trois ministres ont été remplacés sur les quinze que compte le gouvernement comorien. Cette situation invite naturellement à s’interroger. Pourquoi ces changements ciblés ?
Le palais de Beit Salam a sans doute ses raisons, mais l’opinion publique comorienne aspire à davantage de clarté, notamment lorsque seuls certains départements : les finances, la justice et les sports ont été concernés. Dans ce contexte, il paraît légitime de chercher à comprendre les motivations profondes de ces choix et de tenter d’en éclairer les ressorts, d’autant qu’un tel réajustement laisse supposer l’existence de tensions ou de difficultés spécifiques. Il est difficile de convaincre l’opinion qu’un changement ministériel intervient sans raison. En règle générale, toute modification traduit une volonté de corriger un dysfonctionnement ou de réorienter une action publique. Or, l’absence d’un véritable remaniement global, au profit de mesures ciblées, incite à examiner plus particulièrement le cas du ministère des Finances.
Il s’agit d’essayer de comprendre, à la lumière des éléments disponibles, ce qui a pu conduire la présidence à remplacer le ministre Ibrahim Mohamed Abdourazak. Depuis plusieurs mois, ce ministère faisait l’objet de critiques récurrentes concernant sa gestion. L’analyse ne porte pas ici sur la personne elle-même, mais sur les faits et sur la perception de l’action publique. L’année dernière, une affaire avait particulièrement marqué l’opinion : la suspension d’Ahmed Djaffar, alors directeur général des impôts, décidée par le ministre des Finances. Cette décision aurait été motivée par des recettes fiscales jugées insuffisantes pour l’année 2024 et le premier trimestre 2025. Très rapidement, les réseaux sociaux se sont emparés de cette affaire, certains allant jusqu’à évoquer un détournement présumé de 1,7 milliard de francs. Cette rumeur a suscité un vif émoi et alimenté de nombreux débats sur la gouvernance financière aux Comores.
Faute d’éclaircissements officiels, il demeure toutefois impossible d’en confirmer la véracité. Le silence des autorités gouvernementales et l’absence de prise de position claire de la présidence ont entretenu une zone d’ombre qui a favorisé les spéculations. Au-delà des aspects administratifs et financiers, cette affaire semble également s’inscrire dans un contexte politique et régional plus large. Certains y ont vu l’expression d’un rapport de force entre l’ancien ministre des Finances et son ancien directeur général des impôts, tous deux originaires de la région de Mbadjini. Au sein du parti CRC, cette rivalité aurait reflété une lutte d’influence visant à affirmer un leadership régional et politique. Cette situation aurait placé le pouvoir en position délicate : d’un côté, un haut responsable ayant longtemps servi le parti ; de l’autre, un ministre bénéficiant du soutien d’une nouvelle génération politique proche des cercles présidentiels. Certains observateurs estiment qu’Ahmed Djaffar pouvait compter sur l’attention du chef de l’État, tandis qu’Ibrahim Abdourazak aurait bénéficié de l’appui de figures influentes issues de cette jeunesse politique en pleine ascension.
Cette dynamique traduit peut-être une recomposition plus profonde du paysage politique comorien. Une nouvelle génération semble vouloir s’imposer, reléguant progressivement l’ancienne garde parfois qualifiée de « dinosaures » à un rôle moins central. L’éloignement de certaines figures historiques du premier cercle décisionnel, notamment celles associées à Houmed Msaïdie, témoignerait de cette évolution. Ces mutations interrogent sur les orientations actuelles de l’appareil étatique, sur les influences qui façonnent désormais les nominations et, plus largement, sur la transformation des équilibres politiques au sommet de l’État comorien. Ibrahim Mohamed Abdourazak a-t-il sous-estimé l’impact des critiques de Me Mzimba et Me Fahmi Said Ibrahim ? Par la suite, c’est vers la fin de l’année 2025 que l’attention doit se porter. L’ancien ministre des Finances avait alors présenté sa stratégie devant l’Assemblée nationale, mais le résultat n’a manifestement pas convaincu.
Ce fut notamment le moment où le député et avocat Me Mzimba s’est illustré par une intervention particulièrement ferme : sans détour, il a recadré le ministre tant sur la cohérence de ses programmes que sur la portée des orientations exposées devant la représentation nationale. Juriste de formation, il s’est même attaché à rappeler, avec précision, les principes relatifs à la nomenclature budgétaire, livrant des explications techniques et rigoureuses. La séance, relayée en direct, a marqué les esprits par la clarté de ses critiques et par sa capacité à pointer les insuffisances là où elles apparaissaient. Comme si cela ne suffisait pas, un autre avocat est intervenu au début de l’année 2026. Les juristes ont souvent la réputation de ne pas agir à moitié, et lorsqu’ils s’engagent dans un débat, leurs arguments peuvent peser lourd. Me Fahmi Said Ibrahim a ainsi pris position face au ministre des Finances, formulant des critiques qui n’ont pas été du goût de ses partisans.
Ces derniers ont rapidement déplacé la discussion vers la personne plutôt que vers le fond, instrumentalisant le débat au détriment de l’analyse des enjeux financiers et institutionnels. Il reste toutefois légitime de s’interroger sur l’existence d’autres facteurs. Le ministre avait multiplié les déplacements à l’étranger, notamment dans le cadre d’échanges avec les institutions de Bretton Woods. Si ces démarches avaient produit des résultats pleinement convaincants, il est permis de penser qu’un changement ministériel n’aurait peut-être pas été envisagé. Certes, la logique politique comorienne échappe parfois aux schémas classiques, mais ces critiques répétées ont pu constituer l’élément déclencheur. On peut ainsi considérer que les interventions de Me Fahmi Said Ibrahim et de Me Mzimba ont contribué à fragiliser la position d’Ibrahim Mohamed Abdourazak, sauf à supposer l’existence d’autres raisons internes à la présidence qui demeurent inconnues.
Il convient néanmoins de rappeler qu’il s’agit ici d’une analyse et non d’une certitude, une hypothèse plausible parmi d’autres. Un dernier point mérite d’être souligné : la publication récente du décret présidentiel apparaît, aux yeux de certains observateurs, comme un acte particulièrement significatif. Elle pose la question de savoir dans quelle mesure le président de la République, Son Excellence Azali Assoumani, tient compte des critiques émanant aussi bien de l’opposition que des différentes sensibilités politiques. Le fait que cette décision soit intervenue peu de temps après les prises de position publiques de Me Fahmi Said Ibrahim, et dans le prolongement des remarques formulées auparavant par Me Mzimba à l’Assemblée nationale, peut laisser penser que le chef de l’État suit attentivement l’actualité politique et demeure attentif aux débats qui traversent la société comorienne. Toutefois, une interrogation demeure : pourquoi avoir ciblé uniquement le ministre des Finances sans remettre en cause le rôle du chef de pôle auquel ce département est rattaché ?
Celui-ci était pourtant censé travailler en complémentarité avec le ministre afin d’assurer davantage de cohérence et de fluidité dans l’action gouvernementale. Cette situation relance le débat sur la pertinence de certaines fonctions administratives qui, au lieu de renforcer l’efficacité de l’État, peuvent donner l’impression d’une multiplication de postes coûteux pour les finances publiques, sans réelle valeur ajoutée. Si le ministre est aujourd’hui écarté, il paraît légitime de s’interroger également sur la responsabilité de ceux chargés d’impulser et de coordonner l’action administrative. Cette réflexion s’inscrit d’ailleurs dans le prolongement de mon précédent travail publié dans La Gazette des Comores, en quatre volets intitulés De la coordination administrative à la centralité administrative (22, 23, 29 janvier et 6 février 2026). J’y analysais déjà la montée en puissance d’un « gouvernement en miniature » autour du Secrétariat général du gouvernement, devenu progressivement un centre névralgique de l’appareil étatique. Une telle centralisation, si elle n’est pas maîtrisée, peut fragiliser l’équilibre institutionnel, diluer les responsabilités et, paradoxalement, affaiblir les prérogatives du chef de l’État comme celles du gouvernement.
Quoi qu’il en soit, l’ajustement opéré par ce décret apparaît avant tout comme l’expression directe de l’autorité présidentielle. Certains avaient pu penser que le président de la République s’était éloigné du cœur décisionnel, tant certaines orientations semblaient émaner d’autres cercles d’influence. Or, les faits récents tendent à montrer qu’il demeure pleinement maître des décisions stratégiques. Dans cette perspective, il convient également de s’interroger sur le bilan de la nouvelle génération politique qui s’était présentée comme porteuse de renouveau. A-t-elle réellement échoué ou ne lui a-t-on pas laissé le temps nécessaire pour produire des résultats ? La question reste ouverte. Néanmoins, force est de constater que, pour beaucoup d’observateurs, cette jeunesse politique a davantage multiplié les séminaires, les annonces et les promesses que les réalisations concrètes. Gouverner exige autre chose que des discours : cela suppose des actes, une vision claire et une capacité à assumer pleinement les responsabilités confiées, surtout lorsqu’il s’agit de conduire la destinée d’un État.
L’heure semble désormais davantage tournée vers l’exigence de résultats et de fidélité aux engagements. Le débat sur la bonne gouvernance, longtemps central, cède progressivement la place à des préoccupations plus urgentes liées à la stabilité nationale et à l’efficacité de l’action publique. Le président de l’Union des Comores paraît attentif aux messages émanant des différentes figures politiques et institutionnelles du pays. Les prises de position de Me Mzimba comme celles de Me Fahmi Said Ibrahim n’ont vraisemblablement pas échappé à son observation, même si, en définitive, la décision finale relève toujours de son appréciation souveraine. Telle est l’analyse que l’on peut proposer à ce stade concernant les évolutions récentes au sein du ministère des Finances, en s’appuyant sur les faits disponibles et sur les informations rendues publiques, tout en restant conscient que d’autres éléments pourraient encore venir éclairer cette séquence politique.
HOUDAIDJY SAID ALI, Juriste Publiciste et Internationaliste Paris – France
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