La Gazette

des Comores

Anissi Chamsidine : « le mécanisme actuel de la Tournante a trahi son principe fondateur d'unité »

Anissi Chamsidine : « le mécanisme actuel de la Tournante a trahi son principe fondateur d'unité » © : HZK-LGDC

Dans cet entretien, Anissi Chamsidine brise les non-dits : « la Tournante, instrument d’unité devenu machine clanique », doit renaître ou le pays sombrera. Il appelle à un sursaut moral, dénonçant sans détour l’orgueil, l’injustice et les règlements de comptes qui gangrènent l’État. Face à une recentralisation qu’il qualifie de “poudrière politique”, il défend une refonte légale et éthique capable de rééquilibrer le pouvoir et d’unifier réellement les Comores.


Question : Quel bilan peut-on tirer des 24 années de la Tournante entre les îles, et en quoi ce système a-t-il contribué, ou non, à la stabilité, à l’unité et au développement équilibré des Comores ?

Anissi Chamsidine : Notre analyse est claire : le mécanisme actuel de la Tournante, dans sa pratique dévoyée, a trahi son principe fondateur d'unité. Il est devenu un système de captation et de distribution clanique du pouvoir, qui a sacrifié le mérite, l'efficacité et la loyauté nationale sur l'autel des intérêts insulaires. SOMA n'en appelle pas à son abolition, mais à sa renaissance dans son esprit originel. Notre position est sans équivoque : nous insistons sur le maintien du principe de la Tournante, précisément pour en faire l'instrument ultime d'une décentralisation réelle des pouvoirs et de l'unité nationale. L'objectif n'est pas de changer l'équité du "tour", mais de changer radicalement ce que l'on en fait. Il ne s'agit donc pas d'un "changement de la Tournante" pour satisfaire une ambition, mais d'une refondation pour servir la nation. La nouvelle Tournante que nous portons doit être un pacte républicain où le candidat de l'île dont c'est le tour est d'abord le serviteur de toutes les îles. Son mandat sera jugé à l'aune d'un projet national contraignant et d'une gouvernance transparente, rompant avec le clientélisme.Ainsi, nous transformons un système de division en une garantie d'unité. Nous passerons d'une logique de "à mon tour de profiter" à celle, exigeante, de "à mon tour de servir, de prouver et d'unir". C'est cette réforme courageuse, qui maintient l'équité tout en exigeant l'excellence et la loyauté nationale, qui est notre engagement pour 2029 et au-delà.

Question : Le “sursaut moral” que vous suggérez constitue-t-il une véritable rupture avec les pratiques politiques que vous dénoncez, notamment l’orgueil, l’injustice et les règlements de comptes ?

A.C : Le « sursaut moral » n’est pas une simple promesse de campagne ; c’est une nécessité de survie nationale. La rupture est d’abord dans la reconnaissance publique et sans fard de trois fléaux : « qibri » (l’orgueil), « kiswa » (le règlement de compte) et le « dhulma » (l’injustice). Tant que nous ne nommerons pas ces démons, nous ne pourrons les combattre. La rupture proposée est de placer la moralité publique et l’intégrité au centre du projet politique, pas en périphérie. Cela implique des mécanismes concrets : transparence absolue dans les nominations et les marchés publics, séparation stricte des affaires publiques et privées, et justice indépendante pour tous. C’est une rupture radicale avec un système où le pouvoir sert d’abord à enrichir un réseau.

Question : Les mises en garde sur les risques de recentralisation traduisent-elles une tendance réelle du pouvoir actuel à créer de nouvelles tensions interinsulaires ?

AC : Les mise en garde du président de SOMA ne relèvent pas de la spéculation, mais d’une observation aigue d’une dynamique politique destructrice déjà à l’œuvre. La concentration du pouvoir, des ressources et des projets d’envergure sur une seule ile n’est pas un développement neutre ; c’est une « poudrière politique ». Cette politique de recentralisation agressive alimente directement le poison de l’insularisme qu’il dénonce. Elle valide et amplifie la logique mortifère où un comorien n’est plus défini par sa citoyenneté, mais par son ile d’origine : « tu es anjouanais, je suis grand-comorien, je suis le plus grand – comme si les autres étaient petits…Lui est mohélien ». Cette fragmentation en identités rivales (leçon bien apprise du colonisateur, dominateur), poussée jusqu’au sommet de l’État, n’est pas un détail. C’est le symptôme d’une nation qui se parle pour se blesser, se divise pour se détruire, au lieu de se rassembler pour construire. Ainsi, la recentralisation n’est pas seulement une mauvaise gestion ; c’est un catalyseur actif de haine et de ressentiment inter-iles. Elle creuse le fossé entre les citoyens et l’État, et donne un terrain fertile aux discours séparatistes. Le pouvoir actuel, en hypothéquant l’équilibre fragile de l’archipel, joue avec le feu. Car, comme le rappelle la vision de SOMA, « nous ne sommes pas quatre peuples en concurrence, mais un seul peuple, une seule nation, avec un destin commun » à préserver de toute force centrifuge.

Question : la vision d’un SOMA transformé en “force porteuse” d’une gouvernance moderne et équilibrée est-elle suffisamment structurée pour offrir une alternative crédible d’ici 2029 ?

AC : La vision de SOMA est non seulement structurée, mais elle est également ancrée dans une exigence fondamentale sans laquelle aucune réforme ne peut tenir : le respect intransigeant de la lettre et de l’esprit de la loi. Notre proposition de réorientation de la tournante en est le parfait exemple. Nous ne nous contentons pas de promettre l’équité et le mérite. Nous posons comme préconisation absolue que ce système s’appuie sur le strict respect des textes légaux, à l’opposé des manipulations constitutionnelles qui l’ont dévoyé. Cela signifie que les règles du jeu – la durée des mandats, les conditions d’éligibilité, les mécanismes de passation et d’évaluation – doivent être claires, stables et inattaquables. Elles doivent être adoptées dans un processus légitime, respectueux de la souveraineté populaire, et appliquées avec une rigueur absolue. C’est cette architecture, où la loyauté à la nation prime mais où la loyauté à la loi est le garde-fou, qui fait la crédibilité de notre offre. Face à un pouvoir qui utilise la constitution comme un outil de circonstance, SOMA porte un projet où la loi redevient un cadre sacré, garant de l’unité et de la confiance. C’est cette discipline collective autour du droit qui nous permettra de transformer 2029 non en une simple alternance, mais en l’avènement d’un nouvel ordre politique, juste, prévisible et unificateur.

Question : le choix d’une communication contrôlée et d’un retour discret marque-t-il une stratégie efficace pour reconstruire la cohésion interne du parti et préparer une candidature nationale unifiée ?

AC : Cette stratégie est parfaitement adaptée à la phase actuelle. Après un long silence, il fallait d’abord reconstruire la cohésion interne et présenter une ligne claire aux militants, loin du bruit médiatique. Un retour trop éclatant aurait immédiatement déclenché des polémiques stériles et des attaques, empêchant toute maturation sereine de la pensée. La communication contrôlée permet de préserver le fond sur la forme, de montrer que SOMA travaille sérieusement. La prochaine étape sera, au moment choisi, une sortie publique forte pour porter ce projet devant tous comoriens.

Propos recueillis par Younes

 


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