La Gazette

des Comores

Canal du Mozambique/Pégase 26 : La France face aux ambitions russes

Canal du Mozambique/Pégase 26 : La France face aux ambitions russes © : HZK-LGDC

En faisant escale à La Réunion du 2 au 7 octobre, la mission Pégase 26 a permis à Paris de réaffirmer le rôle stratégique de l’île dans le canal du Mozambique. Une démonstration de force menée aux cotés des chefs d’état-major de la COI, sur fond de rivalités croissantes d’influence dans la région.


La scène est millimétrée. Au-dessus de l'océan Indien, un A330 MRTT ouvre ses perches. Deux Rafale s'y collent pour un ravitaillement en vol. A bord du ravitailleur, Catherine Vautrin, ministre française des armées et des anciens combattants, mais aussi un aréopage qui dit beaucoup du moment : le ministre des forces armées malgache, des représentants mauriciens et seychellois, et, côté comorien, le capitaine de vaisseau Hamza Said, conseiller technique du chef de l’état-major, et Fakridine Mahamoud, patron du service de renseignement, la fameuse DNPE (anciennement DNDPE).

 

Pégase 26, mission de projection de l'armée de l'air habituée au Pacifique, a choisi Saint-Denis, et ce n'est en rien un geste anodin. L'opération, pensée pour démontrer qu'en quarante-huit heures la France peut jeter une force aérienne complète à 10 000 kilomètres de l'Hexagone, trouve à La Réunion un point d’appui stratégique indispensable. Le 5 octobre, Catherine Vautrin l'a martelé face aux partenaires de la Commission de l’océan indien (COI) : l'île est le seul point d'appui français capable d'absorber un tel détachement. Derrière ce déploiement et la présence remarquée de la délégation comorienne, l'enjeu dépasse le simple cadre bilatéral.

 

L'attention de Paris et de Washington est braquée sur le canal du Mozambique, une artère maritime névralgique où transite plus de 20% du commerce mondial de pétrole. Alors que la Russie a déjà solidement ancré son influence à Madagascar à la faveur du putsch mené par le colonel Michael Randrianirina, la crainte des chancelleries occidentales de voir l'archipel des Comores basculer dans l'orbite de Moscou est devenue omniprésente.

 

Cette inquiétude avait déjà poussé la Combined Joint Task Force-Horn of Africa (CJTF-HOA) à mener, fin janvier, un exercice de préparation au déploiement d'urgence aux côtés de l'armée comorienne. Ces manœuvres conjointes américano-comoriennes qui ont mobilisé d’importants moyens logistiques sont interprétées par les observateurs comme un signal visant à marquer la présence occidentale face aux velléités d'ancrage russe dans l'archipel. Car au-delà du jeu des alliances, la perspective d'une emprise russe sur le canal du Mozambique alerte les états-majors occidentaux et pour cause. L'installation d'une puissance révisionniste au cœur de cette artère mondiale fait peser le risque d'une militarisation accrue de la zone, susceptible de menacer la liberté de navigation et la sécurité des câbles sous-marins.

 

Face à ces dynamiques concurrentes, Moroni opte pour un pragmatisme assumé. Malgré le différend historique sur l’île comorienne de Mayotte, sous administration française, le gouvernement comorien entend affirmer sa souveraineté diplomatique : il continue de participer aux exercices sécuritaires occidentaux tout en concrétisant l'installation d'une ambassade russe de plein exercice, marquée par la nomination début septembre de l'ambassadeur Vadim Leonidovitch. Une manière pour l'archipel d'exister dans le jeu des grandes puissances.

 

Mais pour les Comores, ce positionnement comporte ses propres pièges. Contrairement aux bailleurs traditionnels ou régionaux (Union européenne, France, Chine ou encore pays du Golfe), la diplomatie russe brille par l'absence d'investissements civils structurants. Si Moscou sait vendre des prestations sécuritaires qui, soit dit en passant, ont largement montré leurs limites dans plusieurs régions d’Afrique, il n'offre que très peu de financements pour les infrastructures, la santé ou le développement face au défi climatique. Selon certains observateurs, un alignement trop marqué sur le Kremlin risquerait d'isoler Moroni vis-à-vis des bailleurs internationaux et de fragiliser son intégration au sein de la COl, où des voisins comme Maurice et les Seychelles promeuvent traditionnellement un Océan Indien « zone de paix » et d'équilibre.

 

Lors du symposium des chefs d'état-major de la COl, les partenaires ont cherché à répondre à ces défis en recentrant les échanges sur la notion de « communauté de destin ». Le diagnostic posé par Paris est clair : ambitions décomplexées de puissances extérieures sur les ressources et les routes maritimes, résurgence des trafics illicites, guerre informationnelle et opérations d'influence qui ciblent les opinions insulaires, sans oublier le changement climatique qui déplace les lignes de vulnérabilités insulaires. C'est tout le sens de Pégase 26 : une démonstration de force qui se veut offre de service.

 

Outre les manœuvres aériennes, la mission s’est traduite par des partages tactiques et des formations communes, complétées par l’acheminement de près de six tonnes fret à destination d'associations malgaches.

 

À travers ce déploiement, Paris entend réaffirmer sa place dans l'architecture de sécurité régionale. Face aux contraintes de présence permanente, la France mise sur sa capacité d'intervention rapide et rappelle à ses partenaires, comme aux puissances rivales, le rôle stratégique de La Réunion dans le maintien de la stabilité du sud-ouest de l'Océan Indien.

 Toufé Maecha

 

 

 

 


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