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Interview / Me Ibrahim Mouridi Bassourdine : « La prison n'est pas une maison d'éducation »

Interview / Me Ibrahim Mouridi Bassourdine : « La prison n'est pas une maison d'éducation » © : HZK-LGDC

Face à un système jugé obsolète qui n'intervient que « comme un médecin après la mort », Me Ibrahim Mouridi Bassourdine appelle à une refonte historique du droit de l'enfance aux Comores. Le concepteur puis rédacteur du Projet de Protection et d’Accompagnement de l’Enfance et de la Jeunesse (PPAEJ) propose un plan structurel de 6 milliards KMF pour rompre avec cinquante ans de gestion de l'urgence. Dans cette interview exclusive, il détaille une stratégie pour doter le pays de structures adaptées et d'éducateurs spécialisés. Interview.


Question : Plus de 50 ans sans projet d'envergure et des cellules d'écoute jugées inefficaces. Quel a été le déclic pour rompre définitivement avec cette logique d'accompagnement ponctuel ?

 

Me Ibrahim Mouridi Bassourdine : Le déclic est né du constat qu'un système purement curatif intervient toujours trop tard. Sans base légale ni moyens durables, les cellules d'écoute traitent les conséquences et non les causes des traumatismes. Le PPAEJ concrétise une rupture systémique validée par les acteurs du secteur. Il remplace les microprojets isolés par une politique publique permanente, holistique et axée sur la prévention en amont pour protéger l'enfant au sein de sa famille.

 

Question : Vous pointez du doigt les limites de la loi de 2005, centrée sur la répression. En quoi handicape-t-elle le quotidien des enfants vulnérables ? Qu’en-est-il pour les actions de l'UNICEF aux Comores ?

 

IMB : La loi de 2005 paralyse l'action car elle n'intervient qu'après l'échec familial, ignorant la réinsertion. Faute de stratégie préventive et de structures adaptées, elle exclut les mineurs déscolarisés, précarisés ou en rupture. Ce cadre viole l'intérêt supérieur de l'enfant (Convention de 1989). Quant à l'UNICEF, elle a financé une législation nationale en décalage avec les standards internationaux. Ses cellules d'écoute gèrent l'après-viol (médical, psy, juridique) sans jamais empêcher l'acte par des mesures préventives.

 

Question : Le calendrier prévoit l'adoption des réformes légales dès 2025-2026. Quels sont les principaux verrous politiques ou législatifs à faire sauter au niveau de l'Assemblée de l'Union ?

 

IMB : Le premier verrou est politique : imposer la protection de l'enfance comme une priorité stratégique, au-delà des clivages. Législativement, l'Assemblée doit intégrer les normes internationales, codifier le statut des éducateurs spécialisés et définir les missions des centres dédiés. Un consensus a déjà été établi auprès du Secrétariat Général du Gouvernement, du Ministère du Genre, de la Justice et de la Commission des lois pour soutenir cette réforme.

 

Question : Le pays ne dispose d'aucun corps d'éducateurs dédiés. Comment comptez-vous attirer, recruter et former cette première génération entre 2026 et 2027 ?

 

IMB : Nous allons institutionnaliser ce métier pour le rendre attractif, puis recruter des profils diversifiés (travailleurs sociaux, juristes, psychologues, enseignants). Via des partenariats internationaux, ils suivront des formations théoriques et pratiques ancrées dans les réalités comoriennes. Leurs missions civiles incluront le repérage précoce, les enquêtes préventives et le suivi individualisé. Leurs missions pénales consisteront à assister le juge des enfants, concevoir des projets de réhabilitation et piloter le placement en centres d'adaptation pour éviter la prison.

 

Question : Une fois le déploiement terminé, comment l'Union des Comores garantira-t-elle le financement et la pérennité de ce nouveau système ?

 

IMB : La pérennité reposera sur l'inscription de la protection de l'enfance au budget d'État pour intégrer les éducateurs comme agents publics. Des taxes affectées et des fonds de dotation nationaux relaieront l'aide internationale. Nous comptons aussi sur l'implication des collectivités, des communautés et de la diaspora. La pérennisation dépendra de la conviction nationale que protéger l’enfance est un investissement stratégique et non une charge passagère.

 

Question : Diriez-vous que le projet s'inscrit dans le Plan Comores Émergent ? En quoi la protection de l'enfance est-elle un levier de l'émergence économique ?

 

IMB : Absolument. L’émergence économique repose avant tout sur le capital humain. Abandonner la jeunesse à l'exclusion ou à la violence compromet l'avenir du pays. Protéger l'enfance permet de réduire les vulnérabilités, prévenir la délinquance, stabiliser la société et bâtir une main-d'œuvre éduquée et productive. C’est un levier direct de développement et de cohésion nationale.

 

Question : Vous affirmez qu'« une prison n’est jamais une maison d’éducation ». Comment convaincre l'appareil judiciaire et l'opinion de privilégier la réinsertion face à la délinquance juvénile ?

 

IMB : En démontrant que la réinsertion est la réponse la plus efficace contre la récidive. L'enfermement sans suivi éducatif ne fait que marginaliser. Le PPAEJ propose une alternative crédible : éclairer les magistrats par des rapports sociaux, ouvrir des centres spécialisés, offrir un suivi psychologique et sensibiliser l'opinion pour faire évoluer les mentalités. La justice des mineurs doit protéger l’avenir, pas seulement punir.

 

Question : Aux Comores, la gestion de la jeunesse relève souvent de la famille élargie ou du village. Comment le PPAEJ va-t-il s'intégrer sans heurter ces structures traditionnelles ?

 

IMB : Le projet ne remplace pas les traditions, il s’appuie sur elles. La famille et la communauté villageoise restent des piliers essentiels. Les éducateurs spécialisés travailleront en synergie avec les familles, les notables, les autorités religieuses et les associations locales. L'objectif est d'apporter un soutien technique et institutionnel moderne pour renforcer ces solidarités coutumières sans les briser.

 

Question : Votre projet s'appuie sur trois structures (Adaptation sociale, Polyvalent, Sauvegarde). Comment vont-elles s'articuler concrètement sur le terrain pour éviter les chevauchements ?

 

IMB : Leurs missions sont sectorisées : le centre d’adaptation sociale gère l'insertion des enfants en rupture, le centre polyvalent pilote la prévention communautaire, et celui de sauvegarde prend en charge les urgences immédiates. Les éducateurs spécialisés coordonneront les parcours individuels des enfants entre ces structures pour garantir une prise en charge fluide et sans fragmentation.

 

Question : Le budget dépend à 80% des bailleurs internationaux. Ce taux ne fait-il pas peser un risque de suspension ou de perte de souveraineté ?

 

IMB : C’est un défi lié à nos limites budgétaires actuelles. Toutefois, la souveraineté réside dans la maîtrise de la vision stratégique : la gouvernance reste strictement comorienne. Les bailleurs accompagnent, ils ne dictent pas. De plus, le projet planifie une hausse progressive de la contribution financière de l'État pour réduire cette dépendance extérieure à long terme.

 

Propos recueillis par Hamdi Abdillahi Rahilie

 


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