Entrepreneur qui a fait le choix de construire, investir et créer de l’emploi dans son propre pays, malgré un environnement souvent hostile, Mahamoudou Ali Mohamed est le gérant de l’entreprise CBE. Il a également présidé la Nouvelle OPACO jusqu’en 2020, période durant laquelle il mené un combat frontal pour la reconnaissance du secteur privé national. Dans cette interview conjointe entre La Gazette des Comores et Fcbk FM, il aborde des questions essentiellement liées à la santé économique du pays.
Question : Selon vous, quels sont les principaux freins au développement de notre pays ?
Mahamoudou Ali Mohamed : D’abord j’aimerais préciser qu’aujourd’hui, je ne m’exprime pas seulement comme chef d’entreprise, mais comme citoyen profondément inquiet. Car ce que je vois, ce n’est pas une économie en transition, c’est un appareil productif national en voie d’extinction, sous le regard passif, voire complice, de ceux qui sont censés le protéger. Pour répondre à votre question, parler de « développement » serait presque un abus de langage. Le pays traverse une asphyxie économique. À mon humble avis, les principaux freins au développement des Comores sont multiples. Le développement de notre pays est freiné par un dangereux cocktail mixant : un déficit d’infrastructures (les coupures d’électricité sont chroniques, un accès à l’eau difficile impactant la santé publique et le tourisme, la connexion internet n’a pas encore permis le développement de l’économie de services, les infrastructures portuaires et aéroportuaires sont désuètes, avec un impact inflationniste sur la consommation). Des contraintes géographiques : (L’étroitesse du marché rend les coûts de production peu compétitifs, la connectivité entre les îles est irrégulière, l’insularité fragmentant le marché national est non gérée, les coûts de transport sont élevés, une vulnérabilité climatique qui met le pays en première ligne face aux catastrophes naturelles). La lourdeur bureaucratique et un cadre juridique parfois incertain, limitant les investissements directs étrangers. Le manque de main-d’œuvre qualifiée dans les secteurs techniques, tandis que le chômage des jeunes diplômés reste préoccupant. Il y a aussi une grande fragilité de la gouvernance. Malgré une stabilité politique acquise douloureusement ces dernières années, les institutions sont faibles et la corruption est le grand obstacle à la transparence. Plus spécifiquement, la commande publique, premier levier de développement pour un pays, est presque inexistante. Et les rares projets publics ne sont pas orientés vers le secteur privé national, seul acteur susceptible d’impacter l’investissement privé, lui-même premier facteur de développement d’un pays. Sans once de patriotisme économique, comment se développer ? Le slogan répété à tue-tête est déconnecté de la réalité. La croissance mise en avant repose presque sur les transferts de la diaspora, pas sur une production locale solide. Dans le même temps, les taxes douanières ont augmenté de plus de 75 % en quelques années, les prix flambent, le pouvoir d’achat s’effondre. L’État vit au-dessus de ses moyens et fait payer l’addition aux opérateurs économiques et aux consommateurs. À ce rythme, c’est tout le contraire du développement : un décrochage économique irréversible.
Question : Quels sont les principaux problèmes que vous rencontrez actuellement dans le secteur des agrégats et du bâtiment ?
MAM : Le secteur des agrégats et du bâtiment est aujourd’hui pris en otage. Ce que nous vivons n’est ni une crise passagère ni un simple problème de coûts : c’est une désorganisation volontaire et dangereuse du marché. Nous assistons à l’irruption massive d’opérateurs étrangers arrivant avec des capitaux opaques, qui s’installent dans le concassage et le BTP sans respecter les normes. Leur objectif n’est pas de construire le pays, mais d’extraire rapidement la valeur, puis de repartir. C’est une économie de prédation. Mais cette situation ne serait pas possible sans de la complicité active, voire de la participation à peine cachée de certaines autorités. C’est un système de clientélisme qui sacrifie l’intérêt national, qui tue le tissu économique local, sur l’autel de profits immédiats et personnels. Dans le même temps, les entreprises nationales sont étranglées par les contrôles et les exclusions répétées des marchés publics. Il n’existe aucune politique appliquée de préférence nationale, aucun mécanisme sérieux de protection des investissements locaux. Être entrepreneur comorien est devenu un handicap dans notre propre pays. On laisse volontairement ces opérateurs étrangers casser les prix par des pratiques douteuses pour asphyxier les industriels locaux. Une fois que nous aurons disparu, ils imposeront leurs conditions, leurs prix et leurs règles. Ce qui est en train de se jouer sous nos yeux, c’est un assassinat économique, organisé avec une légèreté qui frôle l’irresponsabilité historique.
Question : L’installation de sociétés étrangères dans le domaine de l’aménagement du territoire représente-t-elle, selon vous, une menace pour les entreprises locales ?
MAM : Oui, clairement, dans les conditions actuelles, c’est une menace directe. Il ne s’agit pas d’être contre l’investissement privé étranger, mais de dénoncer une concurrence déloyale, une politique de dumping et prédatrice qui affaiblit dangereusement le tissu économique national. Ces sociétés étrangères arrivent avec des avantages que les entreprises comoriennes n’ont jamais eus : facilités foncières, autorisations délivrées en dehors de toute transparence, tolérance administrative, parfois même une bienveillance inexpliquée et une absence de contrôles réels. Elles importent leur propre main-d’œuvre, rapatrient leurs bénéfices et réinvestissent très peu dans l’économie locale. Dans le même temps, les entreprises nationales supportent seules les pressions, les contrôles, et se voient régulièrement exclues des marchés publics. Comment voulez-vous que nous, entreprises nationales, soyons compétitives si nous jouons avec des boulets aux pieds pendant que d’autres courent librement ? C’est une trahison de l’économie nationale.
Question : Combien d’employés compte actuellement la société CBE ?
MAM : Aujourd’hui, CBE emploie environ 80 salariés. Mais ce chiffre cache une réalité douloureuse. Depuis 2016, l’entreprise a été systématiquement écartée des grands projets publics sous couvert de critères opaques et souvent des propos désobligeants (les nationaux sont incompétents et sous équipés), malgré son expertise et son matériel. Les conséquences sont mécaniques : sans marchés, une entreprise ne peut pas maintenir ses effectifs. Nous avons réduit notre personnel de plus de moitié. Derrière chaque licenciement, il y a une famille comorienne fragilisée. En marginalisant les entreprises nationales, l’État ne pénalise pas seulement des dirigeants : il détruit de l’emploi local, apporte la précarité dans les familles comoriennes et se prive lui-même de recettes fiscales. C’est un non-sens économique et social.
Question : Le commerce informel, notamment pratiqué par des étrangers, prend de l’ampleur dans le pays. Quelle est votre analyse et quelles pistes de solutions proposeriez-vous ?
MAM : Le commerce informel étranger est une hémorragie silencieuse pour l’économie nationale. Il assèche les recettes de l’État, fausse la concurrence, institutionnalise le blanchiment et fragilise le commerce structuré. Les solutions existent : appliquer strictement la loi N°88-025 sur l’entrée et le séjour des étrangers, conditionner l’activité commerciale à la bancarisation, renforcer le contrôle des importations, et surtout associer les opérateurs nationaux organisés aux mécanismes de régulation. Ce qui manque, ce n’est pas le cadre légal, c’est le courage politique. En roue libre, les étrangers sont en train de dévorer tous les secteurs économiques : négoce, alimentation, … en écartant les Nationaux.
Question : Comment jugez-vous le dialogue entre le secteur privé et le gouvernement ?
MAM : Soyons clairs : il n’existe pas de véritable dialogue. Il s’agit d’une mise en scène. On nous convoque pour la photo, pour rassurer les bailleurs et s’auto-rassurer. Les accords signés restent lettre morte. L’exemple des accords PP de 2020 signés à Anjouan est encore dans toutes les mémoires. Un vrai dialogue suppose des actes : fiscalité équitable, accès au financement, protection du capital local, une politique du crédit incitative. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, ces rencontres resteront des simulacres. Pendant ce temps-là, même certains patrons privés accompagnant ce dialogue sont lourdement fragilisés et d’autres disparaissent dans l’indifférence générale. Nous, membres du secteur privé, apprenons par les réseaux sociaux l’existence de « causeries » mensuelles pour s’auto-congratuler des bienfaits du dialogue. Nos représentants et le gouvernement cherchent simplement des prétextes et cautions pour une « bonne conscience ». Ils ne nous écoutent pas ; ils nous informent de la manière dont ils vont nous sortir du jeu.
Question : Comment faire face à l’inflation qui pèse chaque jour un peu plus sur les ménages ?
L’inflation est en grande partie importée, mais elle est aggravée par des choix internes, l’exemple est la hausse d’un seul coup, de plus de 50 % du prix de l’électricité. C’est du superflation et cela impacte très négativement tout développement. Nous sommes à presque 200 KMF / KWH. À titre comparatif, le KWH est à l’équivalent de 1,35 KMF en Éthiopie. Il faut impérativement réduire la fiscalité sur les produits essentiels, soutenir la production locale pour diminuer la dépendance aux importations, et contrôler les marges abusives. Sans cela, les ménages continueront de payer le prix d’une politique économique incohérente.
Question : Pourquoi les produits d’agrégats sont-ils chers dans notre pays ?
MAM : Les gens se plaignent du prix, mais ils oublient la réalité industrielle : l’extraction exige des machines lourdes consommant énormément de gasoil et une maintenance hors de prix à cause du fret et des taxes sur les pièces. Cependant, il faut dénoncer le piège mortel du « bas prix » étranger. Disons-le clairement : ce prix bas est notre « silissi » de demain. Pourquoi ces sociétés sont-elles moins chères ? Ce n’est pas par performance, mais par « pumping » : un siphonnage déloyal des ressources. Elles ne paient pas les mêmes taxes, contournent les obligations sociales et bénéficient de passe-droits. C’est une concurrence truquée. Leur stratégie est classique : casser les prix pour asphyxier les locaux, installer un monopole étranger, puis multiplier les prix. Acheter chez ces prédateurs, c’est scier la branche sur laquelle nous sommes assis. L’argent donné à nos industriels nationaux reste aux Comores, paie des salaires et l’IGR. L’argent versé à ces sociétés « low-cost » repart directement à l’étranger. Ne confondez pas une « bonne affaire » avec un arrêt de mort pour notre économie.
Question : Quels sont les projets ou ambitions futures du groupe CBE ?
MAM : CBE possède un plan de développement ambitieux, mûrement réfléchi et prêt à être déployé. Cependant, la loyauté m’oblige à dire que ce plan est actuellement en sursis. Aujourd’hui, notre énergie est mobilisée pour une bataille vitale : la survie de l’entreprise face à une concurrence déloyale et prédatrice. Mais nous ne comptons pas en rester là. Une fois la restructuration finalisée, CBE reviendra en force dans l’activité d’aménagement du territoire, forte de son expérience historique (Route de Jimilimé à Anjouan, Rivière de Missoutrouni à Mohéli, Aérogare de Hahaya, Stade Baumer…). Nous sommes en train de valoriser de nos réserves foncières pour répondre aux besoins en logement, zones d’activités et urbanisation. Notre ambition reste intacte : demeurer un pilier national capable de porter des projets d’envergure, pour les Comoriens et par les Comoriens.
Propos recueillis par Kamal Gamal et AAM
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