À Ngazidja, le « grand mariage », ou le « anda na mila », continue de peser lourdement sur les trajectoires personnelles. Derrière son prestige social et culturel, cette institution influence profondément les choix matrimoniaux, parfois au détriment des sentiments, des réalités économiques et de la stabilité des couples.
L’histoire de Fouad Hadji, un homme d’une trentaine d’années originaire de Dzwadjuu ya Mbadjini et aujourd’hui taximan, en est une illustration frappante. Pendant plusieurs années, il a été marié à une femme voilée, originaire de Ndzouani. Mais leur union a rapidement été marquée par des tensions profondes. Selon son témoignage, chaque grossesse se soldait par un avortement. « À chaque fois qu’elle tombait enceinte, elle avortait », confie-t-il, encore marqué. Il explique avoir compris progressivement la situation, notamment en la voyant préparer et consommer des remèdes traditionnels, sans en saisir immédiatement les effets. Derrière ces actes, Fouad Hadji évoque un malentendu plus profond. Selon lui, son épouse n’acceptait pas sa condition modeste.
« Je lui avais pourtant expliqué ma situation avant de la faire venir de Ndzuani. Je faisais de mon mieux pour subvenir à ses besoins, mais elle voulait une vie de luxe que je ne pouvais pas lui offrir », raconte-t-il. Le couple finit par se séparer. Après le divorce, l’ex-épouse affirmait autour d’elle que son mari refusait d’avoir des enfants, une version que ce dernier conteste catégoriquement. Mais au-delà de cette rupture, une autre réalité s’impose à lui, celle des exigences sociales liées au « anda ». À Ngazidja, se remarier sans passer par ce rituel apparaît difficile, voire impossible. « Se marier avec une femme de Ngazidja demandait des moyens que je n’avais pas », explique-t-il. Location d’un logement à Moroni, participation aux tontines, organisation du grand mariage… autant de charges financières hors de sa portée.
Face à ces contraintes, il reconnaît avoir, dans un premier temps, privilégié une union avec une femme de Ndzuani, perçue comme moins soumise à ces exigences. Mais après son divorce, même dans son propre village, les prétendantes conditionnaient le mariage à la réalisation du « anda ». Le résultat, il lui faudra dix années avant de pouvoir envisager une nouvelle union. Témoin de cette situation, Salim Kader regrette une évolution qu’il juge préoccupante : « Aujourd’hui, notre éducation n’est plus vraiment islamique, ni même européenne. On a perdu des repères », déplore-t-il, pointant du doigt certaines contradictions entre pratiques sociales et principes religieux. Entre traditions, pression sociale et réalités économiques, le « anda » s’impose ainsi comme un facteur déterminant dans les parcours de vie, redéfinissant les contours mêmes du mariage aux Comores.
Mohamed Ali Nasra
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